Le R.A.T. du R.A.T. d’avril est là !

RAT du RAT Avril 2017

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La voie est Libre (ça coule de Source)

Quelle que soit l’utilité que vous ayez de votre ordinateur, il y a de très fortes chances que vous utilisiez soit Windows (98, vista, Seven, 8, 10), soit Mac OS X. Le choix ne semble pouvoir se faire qu’entre les produits de Microsoft ou ceux d’Apple, mais c’est une fausse dichotomie.

Un troisième choix, bien plus vaste et entièrement libre de droits, existe, s’améliore et s’étend chaque jour : les logiciels open source[1]. Les noms de Linux et Ubuntu vous sont peut-être familiers, mais la liste non-exhaustive de systèmes d’exploitation[2] libres en contient bien davantage !

De plus, de très nombreux logiciels trouvent leur homologue libre ; par exemple la suite Microsoft Office devient Libre Office, Adobe Photoshop devient Gimp2, Illustrator devient Inkscape, les produits Google deviennent Framasoft,… Et cette réalité touche à de plus en plus de domaines et de services, spécialisés ou non.

Alors pourquoi une solution équivalente au marché (si pas meilleure), en constante amélioration et entièrement gratuite, ne parvient-elle pas à s’imposer dans le quotidien de la majorité des utilisateurs d’ordinateurs ?

Certes, la plupart des machines sont vendues avec Windows ou Mac OS X préinstallé. On a plus facilement sous la main un « expert » sachant bidouiller sur ces derniers que sur GNU/Linux, soit. On a l’habitude, et puis voilà…

Cependant nous nous sommes lancés au R.A.T. et possédons désormais deux machines qui tournent, mieux que jamais, sur Ubuntu 17.04. Étant néophyte, je me suis tourné vers la communauté bruxelloise, BxLUG, très active dans la propagation de l’open source. J’ai trouvé auprès d’eux l’aide et le soutien nécessaires, et de telles communautés existent de par le monde.

Les grandes marques offrent un certain « confort » rassurant et ce, au-delà de l’informatique. Mais quand l’alternative idéale s’offre à nous, n’est-ce pas simplement la peur qui nous retient ? Celle de l’inconnu, celle du changement…?

 

 

Par Bryce Vandystadt

 

[1] La désignation open source, ou « code source ouvert », s’applique aux logiciels (et s’étend maintenant aux œuvres de l’esprit) dont la licence respecte des critères précisément établis par l’Open Source Initiative, c’est-à-dire les possibilités de libre redistribution, d’accès au code source et de création de travaux dérivés. Mis à la disposition du grand public, ce code source est généralement le résultat d’une collaboration entre programmeurs.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Open_source

[2] Un système d’exploitation (souvent appelé OS – de l’anglais Operating System) est un ensemble de programmes qui dirige l’utilisation des ressources d’un ordinateur par des logiciels applicatifs. Un système d’exploitation apporte commodité, efficacité et capacité d’évolution, permettant d’introduire de nouvelles fonctions et du nouveau matériel sans remettre en cause les logiciels.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_d%27exploitation

Les achats en ligne, une dépendance comme une autre..?

Il y a quelques mois, je découvrais le site internet Aliexpress, suggéré par quelques personnes de mon entourage. Il s’agit d’un site chinois de vente en ligne qui, si j’ai bien compris, propose une plateforme à des vendeurs indépendants pour vendre leurs articles à n’importe qui dans le monde. Je ne pense pas qu’il s’agisse, comme le pensent certains, du pendant asiatique d’Amazon ; les objets en vente sont exclusivement neufs, et il y a absolument de tout (vêtements, bijoux, gadgets, produits de beauté, accessoires électroniques, matériel de bureau, lampes, déguisements, meubles, etc.). L’idée est intéressante : les articles sont extrêmement bon marché, la livraison est généralement gratuite, les vendeurs et les articles bénéficient de cotes données par les clients – ce qui apporte une certaine garantie – ; seule « ombre » au tableau : les délais de livraison sont assez longs (entre 3 et 8 semaines). J’ai commencé par acheter un article, en dessous de 1 €, pour voir comment ça fonctionnait. De fil en aiguille, au fur et à mesure du succès de mes achats, je me suis mis à acheter de plus en plus d’articles. La plupart du temps en dessous de 3 €, mais deux ou trois fois entre 5 et 10 €. Quel plaisir d’acheter en ligne ! Ne pas devoir se déplacer, acheter des choses dont on n’a pas besoin pour quelques dizaines de cents, pouvoir faire des recherches par mots-clés plus ou moins arbitraires, et la joie d’avoir des petits paquets dans la boîte aux lettres, redécouvrir le plaisir d’attendre le facteur… J’ai commencé à en parler autour de moi, à convaincre des personnes d’aller jeter un coup d’œil sur Aliexpress ; mes collègues, mes colocataires, ma famille. Aujourd’hui, il passe rarement une semaine sans que j’achète au moins un article sur ce site. Cela me pose plusieurs questions…

Ne s’agit-il pas d’une addiction ? J’en ai besoin, je le pratique couramment. J’essaie de convaincre d’autres personnes de partager cela avec moi, il m’arrive même de me réjouir quand quelqu’un autour de moi trouve de chouettes articles ou reçoit un colis. Je dépense de l’argent pour cette « dépendance », bien que ça ne soit pas exagéré au vu des montants que je m’autorise à dépenser, mais depuis six mois je dois quand même approcher des 100 € de dépenses. L’éthique laisse à désirer, comme pour les drogues encore une fois, car si les prix sont si petits, je n’ose pas imaginer comment sont payés les commerçants et fabricants. Ceci dit, acheter chez H&M ou Ikea n’est pas plus éthique, les coûts de production doivent être approximativement les mêmes ; il n’y a simplement pas, dans le cas d’Aliexpress, de gros PDG pour s’en mettre plein les poches… Ou peut-être que si ?

Alors, que faire avec cette addiction ? Tenter de me sevrer, d’arrêter ? Ou accepter que, finalement, avec de la mesure, les addictions font partie de notre quotidien et peuvent, à l’instar du chocolat par exemple, procurer du plaisir sain ?

 

Par Lydie De Backer

 

À la croisée des chemins entre soin et dévouement

C’est à travers les séminaires théoriques de ma formation à l’IFISAM que j’ai été amené à découvrir le texte d’Harold Searles, « Le « médecin dévoué » dans la psychothérapie et la psychanalyse »[1].

Searles est un psychiatre, psychanalyste américain. Il a écrit ce texte dans les années 80. Il a longuement travaillé dans un établissement psychiatrique avec de grands schizophrènes. Bien que cette clinique ne soit pas semblable à la nôtre au premier abord, beaucoup d’associations avec notre clinique me sont venues à la lecture de ce texte. Une occasion d’envisager la relation avec nos patients avec d’autres lunettes ?

Ce que H. Searles nous montre dans ce texte, c’est que certains patients peuvent faire en sorte de forcer les thérapeutes à jouer le rôle séduisant du médecin « dévoué » qui soigne les patients supposés plus faibles. Traditionnellement, les médecins sentent responsables du cours de la maladie de leurs patients. Ils ressentent à leur égard un dévouement bienveillant. Certains sont souvent inconscients d’éprouver de la haine, de la colère à l’égard des patients qu’ils ne peuvent « guérir », voire qui parfois les malmènent. C’est justement ce dévouement qui fait du médecin une proie possible et facile au sadisme du patient.

Nos choix d’être médecin ou intervenants psychosociaux nous positionnent d’emblée du côté de l’aide et donc du soin et de la réparation. C’est le plus souvent notre histoire personnelle qui  nous a amené à cette identité. Cette position est profondément inscrite en nous. Nous ne pouvons pas travailler sans en tenir compte. Comment s’en servir tout en sachant qu’elle implique des choses dans la relation avec les patients ?

Cet article est déculpabilisant en ce sens que justement H. Searles nous pousse à être en contact avec les émotions que peuvent susciter les patients en nous. Que se passe-t-il dans le transfert ? A la lecture de ce texte, plusieurs patients me sont apparus. Ceux avec lesquels lors d’entretiens, j’avais pu ressentir une vive colère ou une profonde tristesse ou cette envie de me démener pour eux. Searles nous montre bien que souvent le patient a son rôle à jouer dans ce que nous éprouvons.

A la sortie de mes études d’assistante sociale, j’avais reçu l’injonction de ne pas travailler avec mes émotions. Il fallait être « neutre » si nous voulions faire du bon travail. Il m’a fallu du temps avant de me rendre compte qu’il était normal d’éprouver des émotions diverses, mais encore plus pour réaliser que je pouvais m’en servir pour travailler. C’est en cela que cet article est très responsabilisant. Selon H. Searles, dans la pratique de la psychothérapie, fonctionner sur le mode du dévouement est une défense inconsciente du psychothérapeute qui lui évite de voir tant des aspects du patient que de lui-même. Nous avons la responsabilité comme professionnels d’être à l’écoute de ce que le patient nous fait vivre et de surtout d’en « faire quelque chose » dans le travail avec celui-ci si nous sommes dans une position d’aide et de soutien, voire de psychothérapeute.

Or, il me semble que c’est justement cette position là que nous avons décidé, chacun à notre niveau, d’occuper avec nos patients. Nous proposons un espace où nos patients peuvent tenter de s’ouvrir aux liens, voire d’en construire. H. Searles envisage donc ce lien entre les patients et le thérapeute comme tout un mouvement d’aller-retour. Au thérapeute d’en avoir conscience pour construire un travail qui permettra au patient d’aller mieux. Un trop grand « dévouement » de la part du médecin, peut-être vécu d’une toute autre manière par le patient et l’empêcher  justement de sortir de certains comportements, que ce soit pour maintenir le médecin comme une idole, ou par peur de perdre son attention et sa disponibilité.

Dans le travail en réseau que nous menons ensemble, médecins et intervenants psychosociaux, n’y-aurait-t-il pas une intéressante réflexion à mener, afin de mieux découvrir chacun où  nous en sommes dans notre « dévouement »? Cet espace de connaissance de l’un et l’autre que nous avons créé ensemble, permet aux patients de se déployer. Ce travail d’accordage que nous réalisons demande de se connaître mutuellement.

H. Searles parle également de la fascination que nous pouvons éprouver face à certains de nos patients. Quand nous arrivons à sortir du dévouement compulsif, nous pouvons prendre conscience de ce que nous apprécions vivement chez nos patients. En prenant compte de tout ce que la maladie procure comme bénéfices secondaires au patient et au thérapeute, ce dernier peut se libérer du sentiment coupable et tout puissant qu’il doit guérir le patient. Soyons en contact avec ce qui nous fascine chez le patient et tentons de l’utiliser pour le patient et la relation thérapeutique.

H. Searles évoque le tableau de P. Uccelo «  Saint Georges et le dragon » Il suggère que le dragon représente la schizophrénie, que le patient est tout à la fois la jeune fille entre les griffes du dragon et le dragon lui-même. Le dragon est la résistance qu’oppose le patient à sa guérison. Cette résistance se traduit par une hostilité très forte aux efforts déployés par le thérapeute.

Finalement en évoquant la fascination, il se demande lequel de ces trois personnages serait pour chacun de nous le plus fascinant? Pour ma part, je me demande quel personnage nous jouons dans la relation avec le patient? : le preux chevalier qui vient délivrer la princesse ? Ce dragon si beau est attaché à cette princesse si éteinte? Et au fond, lequel des deux est attaché à l’autre ? On pourrait imaginer que le sens de notre travail avec les patients serait d’installer un  mouvement qui fait bouger chacun de la place qu’il occupe ? Ce mouvement est loin d’être perceptible aisément. Nos sens sont sans cesse sollicités si nous voulons soutenir ce mouvement et évoluer avec lui.

Ce texte de H. Searles peut-être lu à différents niveaux et à chaque lecture j’en découvre des nouveaux aspects. Il est abordable tout en étant exigeant. Mais n’est-ce pas le lot de la théorie, si nous la considérons comme tiers dans notre travail avec nos patients ?

 

Par Frédérique Cox

 

[1] Searles, Harold. Le « médecin dévoué » dans la psychothérapie et la psychanalyse ; La Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1986, numéro 35, 249-262

Analyse des données du Treatment Demand Indicator (TDI) 2011-2015

« Qu’on ne cherche pas dans ce livre cette exactitude géographique qui n’est jamais qu’un leurre : le Guatemala, par exemple, n’existe pas. Je le sais, j’y ai vécu. »
Le salaire de la peur, Georges Arnaud, 1950

Faisant notre cette phrase en exergue du « Salaire de la Peur », nous tâcherons de faire l’état des lieux de la collecte de données épidémiologiques en Région Bruxelles-Capitale sans prétendre décrire une réalité uniforme, donc illusoire, de la consommation de drogues.

Depuis 2011, 94.156 épisodes de traitement ont été encodés dans la base de données TDI, dont 8234 pour la seule région bruxelloise. De 496 cas encodés par neuf institutions bruxelloises en 2011, nous sommes passés à 2896 épisodes encodés par 28 institutions en 2015.

Si cet encodage représente l’effort le plus conséquent de décrire la situation épidémiologique en matière d’assuétude de ces dernières années en Belgique et au niveau européen, il souffre de plusieurs défauts : 40% des cas sont sans Numéro d’Identification à la Sécurité Sociale belge (NISS), soit que les personnes prises en charge n’en disposent pas, soit que les institutions participant à l’encodage se refusent à identifier ce public fragile et sensible pour des raisons éthiques ou pratiques ; seul un des services de santé mentale existant, pourtant tous concernés par les problèmes d’assuétudes, participe à l’enquête ; le nombre d’institutions participantes a évolué au cours du temps rendant toute étude longitudinale impossible ou à minima biaisée (seuls les centres anciennement INAMI représentent un échantillon constant) ; la prise d’informations parfois étalée dans la durée, lors d’entretiens successifs, ne correspond pas nécessairement aux objectifs initiaux de l’enquête d’analyse de demande de traitement ; la dichotomie des objectifs poursuivis par l’enquête qui vise d’une part à établir le profil sociodémographique des patients et d’autre part des modes de prises en charge d’institutions aux vocations fort différentes.

Le principal écueil de cette analyse reste de ne pas tenir compte de la prise en charge des patients par les médecins généralistes, une prise en charge qui, si elle ne peut être mesurée est, au regard du relevé de l’administration des traitements de substitution dans Pharmanet, forcément significative.

Néanmoins, nous nous interrogerons autour de quelques questions spécifiques : Les drogues ont-elles un sexe ? Le fumeur de joint à 20 ans sera-t-il alcoolique à 40 ? Les centres de traitement fabriquent-ils la dépendance ? Le patient toxicomane dépendant est-il forcément poly-consommateur ? Quelle organisation du système de santé est la plus adaptée à la prise en charge des patients toxicomanes ?

 

Par Pierre Mallebay-Vacqueur

L’alcool comme objet de socialisation et de différenciation, comme tentative pour résoudre des tensions intérieures

Rachida est une jeune femme de 29 ans, mariée et mère de trois enfants, qui consulte depuis l’année passée une de nos antennes. Elle y a été orientée par son médecin généraliste en raison d’un congé de maladie qui tend à perdurer et met à mal la patiente. Celle-ci est victime de ce qu’on appelle communément un «burnout». Elle semble être le bouc émissaire d’un conflit larvé entre deux supérieures qui règlent leur compte via leur personnel. Tout cela est d’autant plus dommageable que Rachida aime son boulot, qu’elle fait avec le plus grand sérieux. Par ailleurs, cette mise à l’écart et ce retour à la maison ne sont pas sans conséquence sur la dynamique familiale et la résurgence d’un certain malaise conjugal.

C’est ainsi que lorsqu’elle vient chez la coordinatrice de notre antenne, Rachida aborde très vite les tensions qui existent au sein de son couple à propos du recours quotidien à l’alcool auquel s’adonne son mari, Youssef, et qui semble avoir pour conséquence de les éloigner l’un de l’autre. C’est donc dans ce contexte particulier que des entretiens de couple lui sont suggérés et qu’elle m’est orientée, l’idée étant de conserver son espace individuel chez ma collègue.

Rachida décide de venir seule au premier entretien. Elle a besoin de me rencontrer, de voir comment va se dérouler cette entrevue, d’expliquer sa démarche, d’entendre les propositions qui lui seront formulées avant d’en référer à son mari, apparemment peu disposé à reconnaître le problème évoqué et à recourir à la psychothérapie. Mais, pour Rachida, le temps presse si elle veut pouvoir sauver une situation qui ne date pas d’hier et pour laquelle elle se bat depuis de nombreuses années. Même si elle se plaint de devoir s’occuper de tout à la maison et du peu de soutien et d’empathie de son mari, elle me dira, par ailleurs, mot pour mot: «je n’ai que lui, je l’aime, j’ai besoin de sa présence à mes côtés». Elle lutte donc pour préserver à tout prix son couple. Il faut dire qu’elle a misé gros sur sa réussite, dès le départ et contre l’avis parental.

Leur rencontre, un «coup de foudre», remonte au temps où notre patiente n’avait que 17 ans et se déroule dans le cadre de vacances annuelles au Maroc. Youssef, de 10 ans son aîné, vivait à l’époque en France, mais sa situation y était très précaire. Après un mariage raté, il avait du mal à s’y sentir bien. À partir de ce moment-là, les choses se précipitèrent. Rachida, ignorante des questions de contraception, tomba rapidement enceinte. Elle contraint ainsi ses parents à accepter son mariage avec Youssef et son intégration dans la maison familiale. Après avoir fait les démarches administratives nécessaires pour faire venir au plus vite son mari en Belgique, Rachida fit très vite face aux critiques répétées de sa mère, qui voyait d’un mauvais œil la venue chez elle de son nouveau gendre incapable de subvenir aux besoins de sa fille et de sa future progéniture.

Rachida s’employa donc très vite à quitter le foyer familial. Elle chercha le soutien auprès du C.P.A.S. de sa commune pour bénéficier d’un R.I.S. et d’un logement. Elle se mit également en quête d’un travail car Youssef continuait à échouer dans ses rares tentatives professionnelles. Entre-temps, la mort du père de Rachida, homme toujours malade auquel elle était particulièrement attachée, finit d’éloigner notre patiente de sa mère, femme autoritaire et dénigrante, ainsi que de ses deux frères aînés. Elle se replia donc un peu plus encore sur sa famille nucléaire qui compte aujourd’hui trois filles (11, 5 et 4 ans).

Mais, il y a 4 ans, alors que Youssef peine à trouver une occupation et à avoir une vie sociale, il développe petit-à-petit des symptômes inquiétants sous la forme de sensations d’étouffement répétées et de tachycardie. Il décide de se faire soigner au Maroc et choisit la méthode traditionnelle en ayant recours aux services d’un imam. Mais, face à la résurgence des troubles, il finit par consulter un psychiatre dans son pays d’origine, lequel lui administre une série d’anxiolytiques qui semblent assez vite calmer ses angoisses.

Nous sommes début 2016. La situation familiale n’est pas au beau fixe, mais le navire semble se maintenir à flot malgré le fait que Youssef persiste à rester cloîtré toute la journée à la maison. Depuis trois ans, il a troqué les médicaments pour l’alcool. C’est ainsi qu’il quitte le domicile familial quotidiennement. Dès la fin du souper, il se rend dans une taverne où il va consommer plusieurs bières (4 à 5 selon ses dires) avec une connaissance inconnue de la patiente. Ce rituel s’installe et amène chaque soir Youssef à rentrer tard, entre minuit et deux heures du matin. Et, à chaque fois, sa femme l’attend et l’accueille. Depuis lors, elle se plaint de ne plus avoir de désir pour lui malgré les tentatives de ce dernier d’avoir des rapports sexuels avec elle. Elle m’avouera céder parfois aux demandes de Youssef en omettant d’y trouver son propre plaisir, mais, généralement, ne plus dormir avec lui. La situation semble s’être empirée depuis la mise au repos de Rachida prescrite par son médecin.

Lorsque je la reçois, je la sens déterminée et en même temps assez perdue sur les moyens à mettre en œuvre pour arriver à ses fins. Il y a quelque chose de très touchant dans sa démarche. Son geste est celui d’une femme blessée, certes, mais pleine d’amour. Je me demande assez vite comment elle fait pour tenir le coup. Son histoire m’apportera quelques éclaircissements à ce propos. Les hypothèses et les questions ne manquent pas. Quant au rapprochement avec la situation de ses parents, il me parait assez éloquent. La mère de Rachida a passé une bonne partie de sa vie à s’occuper d’un mari malade qui mourut de façon précoce. Serait-elle elle-même amenée à vivre sa vie de femme en soignant et en cherchant à sauver l’homme qui partage dorénavant sa vie? Cet homme qui lui a permis de se distancier de cette mère omnipotente, n’est-il donc pas, quant à lui, paradoxalement, en dette vis-à-vis de cette femme et en devoir de lui permettre de s’atteler à cette tâche, de chercher à réparer son histoire, plutôt que d’être d’emblée à la hauteur d’une entreprise familiale qui ferait la nique aux réticences de sa belle-mère?

Après une tentative infructueuse, quelle ne fut donc pas ma surprise de voir Youssef arriver avec son épouse pour un premier entretien de couple! Qu’était-elle parvenue à lui dire pour qu’il accepte une telle démarche? Quoi qu’il en soit, à la question de savoir ce qui l’amenait ici, il s’empressa de mettre en avant la détresse de Rachida et en cause la situation professionnelle de celle-ci, plutôt que ses comportements alcooliques. Ce mépris suscita un sourire en coin de sa femme qui en disait long sur son scepticisme. Mais, à son tour, face à la même question, elle ne put évincer très longtemps ses propres raisons de venir consulter. Les mots étaient prononcés, le symptôme démasqué, comment allait réagir le principal concerné?

Youssef qui paraissait au départ très absent, le regard ailleurs, et était très succinct dans les réponses qu’il donnait, se mit à s’épandre davantage lorsqu’il s’agît de faire face à mes questions concernant ses origines, son parcours et ses motivations à vivre loin de son pays natal. Indéniablement, l’évocation de ses souvenirs et la mise en évidence de sa difficulté à trouver sa place hors des frontières du Maroc délièrent la langue de l’intéressé qui ouvrit soudain davantage son cœur et fut aussitôt beaucoup plus attendrissant. L’étouffement qu’il avait ressenti naguère prît alors une autre signification et sembla tout à coup étroitement lié à son malaise existentiel, à cet empêchement récurrent à vivre dans un monde qui semblait lui être toujours aussi étranger. À ce propos, il dira que le même disque tourne sans cesse dans sa tête, la même rengaine qui lui rappelle continuellement son impuissance.

Youssef était venu en Europe et avait quitté sa terre natale malgré un attachement très grand à son pays et à sa famille d’origine. Son choix reposait essentiellement sur des sollicitations venues de connaissances qui lui certifiaient qu’on y menait facilement la grande vie. Or, très vite, le mari de Rachida s’y sentit à l’étroit, mal à l’aise, peu enclin à profiter des bienfaits de la vie à l’occidentale. Au contraire, le Maroc lui manquait chaque jour un peu plus. À l’évidence, Youssef souffrait du mal du pays, d’un état de nostalgie aux accents quelque peu mélancoliques. Déraciné, il cherchait en vain à prendre pied dans le pays que sa femme s’obstinait à lui faire adopter, où elle était née, avait grandi et qu’elle ne voulait absolument pas quitter. Les premiers symptômes venaient confirmer son état de faiblesse, sa «maladie», la nécessité de se reposer sur Rachida pour tenter de le sortir du gouffre. Mais les solutions manquaient… jusqu’au recours à l’alcool!

Cet alcool qu’il boit tous les jours, Youssef s’en méfie surtout pour les séquelles neurologiques éventuelles qu’il pourrait lui causer un jour. Quant à son ancrage en Belgique, dans le pays de sa femme, il imagine ne pouvoir le réaliser vraiment qu’en trouvant du travail et en se donnant les moyens financiers nécessaires pour offrir l’aisance matérielle aux siens. Tout cela semble légitime, mais n’est-ce pas quelque peu stéréotypé, prématuré et peu en concordance avec sa réalité psychique actuelle? La consommation de bières n’est-elle pas une tentative désespérée de prendre ses distances avec son milieu, de s’offrir un peu d’air, de rechercher du lien social, de s’intégrer, tout en mettant en évidence un symptôme objectivable capable de mobiliser sa femme et l’aide extérieure? Avant toute chose, ne s’agit-il pas pour lui de trouver sa place de père et de mari, de prendre racine à l’intérieur même de ce qui compte finalement le plus pour lui, la famille, la sienne, lorsqu’on sait qu’il ne s’occupe quasiment jamais de ses trois filles et notamment de l’aînée de celles-ci, qui semble réclamer davantage de sollicitations paternelles?

Suite au premier entretien, ils constatèrent tous les deux qu’ils parvenaient à communiquer davantage ensemble. Youssef remarqua également que la petite chanson dans sa tête avait changé, que ses pensées étaient toujours fort nombreuses mais de contenus différents. La deuxième rencontre se termina sur cette proposition qui consistait à favoriser le lien de filiation entre lui et ses filles, sous le regard et l’approbation de sa femme. Quant à l’alcool, qui se maintenait à la même fréquence, il ne s’agissait nullement de chercher à l’évincer d’emblée, pour éviter notamment toute résurgence d’angoisses, mais plutôt à en contrôler la consommation et les effets négatifs. Enfin, la recherche d’une activité professionnelle était également quelque peu postposée, le travail n’étant finalement pas à considérer comme une fin en soi, mais plutôt comme le résultat possible d’une amélioration de la situation générale de Youssef.

La troisième consultation de couple, quant à elle, n’a pas eu lieu. Rachida appela pour l’annuler ou plutôt la postposer. Non pas qu’ils avaient décidé d’interrompre leur thérapie, mais en raison d’un voyage de Youssef au Maroc pour rendre visite à son père malade. Durant l’appel, elle me glissa que la situation à la maison était meilleure et que son mari avait entrepris une activité à l’extérieur avec la plus grande de leurs filles. Tout cela reste bien-sûr à confirmer. Ce couple, au demeurant très touchant, n’est-il pas en droit aujourd’hui de se donner les moyens de réussir sa construction et de se projeter dans un avenir meilleur? Le chemin reste long, les embûches nombreuses, mais l’histoire de Rachida et de Youssef est aussi celle d’un amour emprisonné par une loyauté et des attachements anciens, face à un contraste culturel et des croyances ancrées de longue date, une histoire qui nécessite indéniablement une réappropriation et un repositionnement plus opérants.

 

Par Joël Bissar

Petit retour/bilan de notre colloque

Comme chaque année, dans le cadre de notre convention de collaboration avec le LAAP (laboratoire d’anthropologie de l’UCL), nous avons animé le colloque international annuel de deux jours à la fin de ce mois de janvier.

La question fondamentale de ce colloque était bien  d’explorer le « croire » et  le « rêver » contemporains et en particulier son expression chez nos patients « addicts »….

La rencontres quotidiennes avec nos patients, que ce soit en médecine générale ou lors des consultations dites psycho sociales, nous permettent rarement d’être réellement en contact avec les représentions les plus intimes de nos patients quant à leurs maladies et leurs problèmes de santé.  Souvent  bien rodés à la mise en évidence de ce qui va nous aider à poser un diagnostic et donc à traiter ou à orienter, nous restons sourds à ce qui peut apparaitre dans l’entretien d’une représentation plus intime, culturelle ou personnelle, qui appartiendrait au patient plus spécifiquement.

Comme référence l’anthropologue français Laplantine, dans son ouvrage « Anthropologie de la maladie », nous avait déjà donné un vaste catalogue non exhaustif de ce qui s’attache pour chacun de nous à l’idée de maladie.  Depuis la punition pour une distraction (je suis sorti sans mon pull, et donc j’ai attrapé un rhume) à la punition pour un comportement dangereux (j’ai trop bu, donc j’ai la cirrhose….), en passant par le mauvais œil d’un voisine envieuse ou la pure malchance d’un mauvais « terrain » hérité d’un mauvais parent, on y trouve une passionnante réflexion sur le rapport au corps de chacun d’entre nous, si semblable quant au fond à celui de nos patients.

Il est rare que toute cette efflorescence de liens, fondamentalement présente et soutenant le patient dans son approche personnelle et sa manière de traverser sa maladie ne soit pas tenue secrète.  Le colloque nous a donné l’occasion d’explorer les manifestions de ces croyances, de ces pensées parfois magiques, qui structurent le rapport au corps de nos patients et dont la connaissance peut nous permettre de comprendre le peu de cas qu’ils font de leur santé.

Parmi toutes ces manifestions de religions diverses, de croyances et de rêves, j’épinglerai pour cette fois ce qui m’a personnellement le plus interpellée, à savoir cette particularité étonnante des humains qui est de créer de la culture,  du mythe et du rite en toutes circonstances. Au cours du colloque j’ai réalisé qu’une lecture tant de l’addiction que de nombre de pathologies mais aussi de mouvements politiques tels les populismes, peut se faire à travers la disparition des grands mythes fondateurs de nos sociétés, et des grandes religions qui lui ont servi de piliers pendant des siècles.

Dans un article précédent, je soulignais la disparition de la visibilité des religions dans l’espace public, et l’anxiété que génère chez certains leur réapparition (peut être une angoisse bien compréhensible…) sous la forme de signes religieux de plus en plus apparents, et je posais la question de ce que deviennent les Dieux et les rites après qu’ils aient été détruits par cette nouvelle religion qu’est la vérité scientifique?

Le colloque nous en a montré une réapparition particulièrement impressionnante via les réseaux sociaux mais tout particulièrement via les jeux en ligne,  où l’on voit se construire au sein de ligues de jeux ce qu’on peut carrément nommer comme des nouvelles ritualisations autour des grands évènements de la vie, initiations, mariages, deuils mais aussi références à des ancêtres glorieux, à un passé riche de savoirs et d’équilibre…. En quelque sorte des nouvelles religions, mais surtout de nouveaux mythes et de nouveaux rites sauvages mais étonnants par la proximité qu’ils ont avec les rites connus dans les sociétés primitives.

Une fois de plus une rencontre fascinante avec la créativité de l’humanité, souvent pour le pire, mais là surtout pour le meilleur.

 

Par Claire Remy

 

 

 

 

 

 

 

Soirée à thème le 30 mars 2017

Le Réseau d’Aide aux Toxicomanes vous propose une soirée conférence-débat sur le thème: « Analyse des données du Treatment Demand Indicator (TDI) 2011-2015 », avec l’intervention de Pierre Mallebay-Vacqueur, Data Manager auprès de la Plate-Forme de Concertation pour la Santé Mentale, et qui se déroulera le jeudi 30 mars 2017 à 20h30 au 17 rue de la Victoire à 1060 Saint-Gilles.

Réservation: 10€/participant, à verser sur le compte BE82 0682 2135 8168 avec la communication Soirée RAT 30-03-2017 + Votre Nom.

Flyer de l’événement

Sandwiches et boissons offerts – Accréditation demandée

Formation : USAGES PROBLÉMATIQUES D’ALCOOL ET DE DROGUES – Les dépister, les comprendre, les accompagner, les traiter, chez nos patients.

À l’usage des médecins généralistes, travaillant seuls ou en équipe, désireux d’améliorer leur confort de travail avec ces patients réputés difficiles.

Tarif & inscription : ratformation@gmail.com 0496/288.806, 150 euros par participant, à verser sur le compte : BE82 0682 2135 8168 avec la communication : Module MG R.A.T. 2017 + Nom + Prénom

« Entre ombre et lumière : les addictions. » Colloque International 2017

Comme chaque année, le RAT organise en collaboration avec le LAAP le Colloque International « Entre ombre et lumière : les addictions. ». Il se tiendra les 27 et 28 janvier 2017 à la Maison de la SBP (49 rue Emile Claus 1050 Bruxelles).

Le thème de cette édition sera Utopies, spiritualités, (nouvelles) croyances, populismes: les dernières possibilités de rêver?, vaste sujet que nos prestigieux orateurs invités questionneront sous différents angles, poussant à la réflexion et au débat.

Le programme détaillé se trouve ici, n’hésitez pas à nous contacter pour tout renseignement au 02/534.87.41010/47.42.14 ou par mail sur rat.laap.berenice@gmail.com 

PAF (repas et pauses inclus)
90€ pour les 2 jours – 50€ par jour
45€ pour les 2 jours – 25€ par jour (étudiants et demandeurs d’emploi)
A verser sur le compte du R.A.T. BE82 068-2213581-68
avec la communication: Colloque Addictions 2017 + nom.

Ne manquez pas cet événement incontournable!

(l’accréditation est demandée en éthique et économie tant pour le colloque entier que pour le lunch du vendredi)